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Ratatouille : Chapitre 3

A quelques mètres d’eux, sur le bord du chemin, le corps d’une femme se balançait dans un sinistre grincement. Son cadavre pendait à la branche d’un chêne, suspendu par une corde effilochée. Le mouvement de va et vient que la légère brise lui donnait aurait presque pu donner l’impression qu’il était encore vivant, si ce n’était les trop nombreuses entailles qui le recouvrait. A y regarder de plus prêt, son cadavre ne ressemblait plus qu’à un quartier de viande déchiqueté par des dizaines de pattes griffues emportant ici et là des morceaux de chair, une artère ou un os. Son sang suintait de toutes ces blessures, coulant le long de son sein droit puis de sa jambe gauche. La jambe droite ne se résumait plus qu’à quelques lambeaux suspendus à son bassin. Il y a encore peu de temps, la vie coulait dans ce cadavre.

Valentine fût la première à réagir par un vomi sonore qu’elle projeta violement contre un rocher. L’odeur nauséabonde de sa déjection allait se mélanger à celle du sang frais et de la mort qui rodait sur ce lieu maudit.

Philippe resta sous le choc pendant que les yeux des deux autres aventuriers suivaient les lignes de sang qui s’échappaient de ce corps mutilé. C’est en accompagnant du regard cette chute inexorable qu’ils découvrirent le corps d’un enfant recroquevillé contre le tronc de l’arbre. Il était recouvert de sang sans pouvoir savoir si c’était le sien ou celui de cette femme.

Dans un silence d’amertume, Dinin s’avançait vers ce petit corps chétif qui lui tournait le dos. Il ne bougeait plus. Sa petite forme était lovée entre deux racines et baignait dans une boue rouge sombre et terreuse.

Dinin lui parlait doucement tout en le prenant lentement par l’épaule pour le retourner. S’il avait le moindre espoir de survie pour cet être jeune et fragile, il n’en eu plus aucun lorsque sa tête se tourna vers lui dans un sombre craquement d’os brisés. A quelques centimètres de lui, un visage dévoré le fixait dans une expression de souffrance éternelle. Ses yeux, son nez et ses joues avaient disparu jusqu’à l’os. Son front était arraché au dessus de ses sourcils ne laissant plus voir qu’un vide béant là où quelques heures avant grandissait un cerveau innocent.

Drulak regardait Dinin, puis il détacha le regard de son ami pour observer le reste de la scène de carnage. Il découvrit, à quelques mètres de là, un feu improvisé. Des branches de bois calcinées étaient rassemblées au dessous d’une carcasse empalée sur un pieu grossièrement taillé. C’était donc de là que provenait cette odeur de viande grillée qu’ils avaient sentis en partant du lac. Ils s’en étaient régalés en imaginant Angeline entrain d’improviser une fête de village autour d’un grand banquet. Là, dans une insolente proximité, c’était la carcasse fumante d’un humain qui finissait de brûler au dessus des braises rougeoyantes. Ses os étaient éparpillés autour de lui. Certains étaient brisés et leurs moelles avaient été goulument avalées.

Drulak eu alors la nausée en réalisant qu’ils s’étaient délecté de l’odeur d’un corps humain entrain de cuir. Il fit quelques pas en arrière, hébété, se retenant de vomir à son tour. Mais d’un seul coup, les odeurs de viande calcinée, de vomi, de sang et de putréfaction se mirent à valser dans sa tête. Quand les images de ce corps pendu, de cette enfant recroquevillé et de cette carcasse fumante se rajoutèrent aux odeurs, il se sentit pris d’un vertige l’entraînant dans un puis sans fond. C’est Dinin qui le rattrapa au moment où il s’effondrait. Il allongea son ami l’Elfe dans l’herbe à l’ombre d’un sapin.

Philippe reprenait ses esprits progressivement. Toute cette sauvagerie commençait à prendre du sens. Sa tête se remettait à fonctionner après avoir reçu le choc de cette insupportable réalité. Cette famille avait été massacrée alors qu’elle revenait de la cueillette. Le panier de myrtille piétiné en témoignait. Il y avait un enfant qui devait avoir une dizaine d’années. La femme, de ce qu’on pouvait encore en apercevoir, devait avoir une trentaine d’année. Les restes d’os et de viandes rôtis devaient êtres ceux du père de famille.

En sur impression de ce que ces yeux continuaient d’analyser, il se revoyait tôt ce matin à l’heure où une légère brume recouvrait encore la vallée d’un doux manteau de coton blanc. Une fine rosée perlait aux feuilles des arbres les parant de magnifiques colliers étincelants. Philippe aimait cet instant suspendu où la nuit finissait de faire une beauté à la nature pour qu’elle se présente au soleil sous son plus beau jour.

A cette heure magique, il faisait tranquillement le tour de ses clapiers à lapins et de son poulailler. Il était entrain de ramasser les –ufs pondus la nuit quand une voix l’interpela :
– Bien le bon jour. Comment va l’Philippé c’matin ?

C’était Romain qui l’abordait de sa voix nasillarde. Cet éleveur de bovins avait quelques vaches à la sortie du village. Le solide gaillard était accompagné de son fils et de sa femme. Elle portait au bras un panier en osier.
– Yé vé bien, yé vé bien mon ami. Tou va té promener ?
– Ben ma foi, on a fini d’traire les vaches alors on va s’aller cueillir quelqu’myrtilles. L’Isabelle veut faire une tarte pour c’midi.

Philippe se repassait en boucle cette dernière phrase pendant que ses yeux fixaient obstinément les débris du panier en osier qui gisaient à ses pieds. À haute voix, il répétait comme un dément :
– Ils allaient cueillir des myrtilles ce matin. Ils allaient cueillir des myrtilles ce matin. Ils allaient …

Valentine, qui avait repris ses esprits, essayait de sortir Philippe de la folie qui semblait l’emporter :
– Philippe, qui « ils » ? Tu les connaissais ?
– Ils allaient cueillir des myrtilles ce matin. Ils allaient cueillir des …

Valentine n’en pouvait plus. Elle se sentait elle aussi re-chavirer. C’est dans un cri de désespoir qu’elle lui jeta au visage :
– Stop ! Philippe ! Je t’en supplie. Stop ! Dis moi qui. De qui tu parles ? Tu les connaissais ?

D’un ton mortellement calme, Philippe lui répondit sans la regarder :
– Ils allaient cueillir des myrtilles ce matin. C’était la famille Alsbrus. Le garçon avait l’âge de ma fille. Ils jouaient souvent ensembles. Il s’appelait Erwin.

Philippe marqua soudain une pause. Il semblait figé dans une expression de stupeur. Lentement, très lentement, ses lèvres se mirent à articuler :
– Ma fille … Ortella. Je l’ai envoyé prévenir sa mère tout à l’heure. Oh mon dieu !

Drulak, qui regardait Philippe, suivi alors son regard vers le chemin. Les traces de sabots qu’ils avaient vu tout à l’heure se mélangeaient ici au sang des victimes avant de reprendre leur foulée vers le village.

Philipe sorti de son immobilisme et se mit à courir vers sa masure, fou d’angoisse. Le groupe d’aventuriers le suivait de près animé par une peur collective.

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Une réflexion au sujet de « Ratatouille : Chapitre 3 »

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