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Le toit du Vieux Monde : Chapitre 2

Le corps d’Arpel était encore à genou. Un regard d’incompréhension fixait le fluide vital qui s’échappait en grandes giclées écarlates de son torse mutilé. Après une pause d’une seconde ou deux, mais qui sembla durer une éternité, sa tête se tourna vers Dinin.

Le nain vit, à travers les jambes des trois squelettes, le sourire de béatitude sur le visage d’Arpel. Il exprimait le repos total, un bien être sans fin. Dieu qu’il était jeune et beau.

Tout en le fixant, il bascula lentement vers le sol, les bras le long du corps. Au même moment les squelettes chargèrent et la rage de Dinin explosa.

Trop de paysans, de moines et de nains étaient morts. Il avait due affronter plus de scènes de violence qu’il ne pouvait en encaisser. La coupe était pleine et elle déborda.

 Parant les premiers coups, il commença à entonner un chant funèbre à la mémoire de ses ancêtres et en l’honneur d’Arpel. Cette action lui redonna du courage et le sens du combat s’inversa. Il repris le dessus et se mit à attaquer.

Au fur et à mesure que sa hache de guerre brisait des tibias, des côtes et des crânes, sa voix se faisait de plus en plus forte. Chaque coup porté lui faisait monter d’un ton la puissance de ses chants si bien qu’un cri continu fini par s’échapper de sa gorge déployée. Les mélopées venues des temps anciens raisonnaient dans sa tête, s’entremêlant avec les bruits du combat. Le son guttural de sa voix faisait écho aux craquements des os sous sa lame d’acier. Tout ceci fini par produire un brouhaha assourdissant où la valse de sa hache l’entraina dans une spirale sauvage.

Il dut sombrer ensuite dans une folie meurtrière car ses souvenirs devinrent très flous. Seules quelques  images lui revirent à la mémoire. Le bras d’un moine roulant au sol. La poussière d’un crâne pulvérisé. Un paysan portant son enfant à bout de bras, la pointe d’une lance ensanglantée sortant de sa poitrine. L’incendie du monastère éclaboussant la bataille d’une couleur jaune et dansante. Des éclairs vert déchirant l’air dans un bruit assourdissant. Et enfin, Kemmler, sur son char d’os et d’acier, sortant d’un brouillard magique pour charger la foule.

Les trop longues batailles se terminaient quelques fois aussi chaotiquement. Le nain analysait, mesurait les risques, élaborait des stratégies. Puis le goût du sang, l’instinct de survie, l’odeur de la mort, la fatigue l’affaiblissaient et la bête, ou le monstre qui était en lui, prenait le dessus. Il ne faisait alors plus qu’un avec sa hache de guerre. Tout son être était au service de la grande faucheuse.

Sa propre survit n’avait d’intérêt que pour continuer de tuer encore et encore, sans répits, jusqu’à ce que plus rien ne bouge, jusqu’au bout de sa propre vie.

Il lui était même arrivé de perdre connaissance en plein milieu du combat, épuisé après des heures et des heures de coups terribles et harassants. Pris pour mort, il était piétiné, blessé, quelques fois détroussé, mais toujours survivant.

C’était alors une terre de désolation et de honte que laissait la bête derrière elle. Le nain reprenait possession de son corps, étranger, dégouté, dépossédé, humilié.

Etait-ce une malédiction ? Les hommes de sa race étaient très fiers et parlaient peu de ces choses là.

Autant ils étaient capables des plaisanteries les plus salaces autour d’une bonne barrique de bière. Autant ils devenaient d’une pudeur sans égale lorsqu’on abordait les faiblesses et les remords de chacun au combat.

La seule chose qu’ils aient réussi à faire pour exorciser cette faiblesse, fut d’écrire Le grand livre des rancunes. Ils y inscrivaient tous les affronts reçus par leur race. Ils y appelaient pour chacun d’eux à une vengeance sanglante.

Revenant à ce qui l’occupait immédiatement, il demanda à Grungni de veiller sur les morts de Maisontaal, tout particulièrement sur le chemin qui les mènerait au jardin de Morr. Son frère, Khaine, seigneur du meurtre, avait pris la sournoise habitude de lui voler les âmes avant qu’elles n’arrivent dans son royaume. Tout ceci afin d’accroitre sa propre puissance maléfique.

Drulak pria Liadriel en lui demandant de veiller sur ces esprits si respectueux de la nature. Le culte sauvage de Taal était le moins éloigné des elfes parmi le panthéon humain tant il vivait en harmonie avec la nature. On ne pouvait pas dire que les Elfes se sentaient proches de ce culte au point de les considérer comme des frères, mais ils éprouvaient une certaine sympathie pour ses adeptes. Drulak pu ainsi solliciter l’attention de Liadriel.

Valentine fut un peu gênée. Elle ne croyait plus aux dieux. Sa vie passée au contact de la bourgeoisie impériale l’avait fait perdre sa foie.

Combien de grands prêtres avait-elle vue se corrompre dans le chaos ? Combien de jeunes hommes et femmes étaient arrivés vertueux pour devenir d’odieux personnages après quelques mois passés au contact de telle ou telle cour ? Combien de familles, les plus honnêtes en apparence, avaient sombré dans de terribles scandales de corruption et de débauche ?

Elle même, quand elle avait prié Shallya de tout son c–ur pour qu’elle soulage les souffrances de sa mère alors malade, quelle réponse avait-elle obtenue ? Malgré toutes les offrandes qu’elle avait pu faire, malgré les heures passées à prier, malgré les pénitences qu’elle s’était imposée, sa mère avait souffert la martyre pendant 11 longs mois.

Elle les avait bien vu défiler ces prêtres de tous les cultes, se remplissant les poches de couronnes à chacune de leurs visites « de bien faisances ». Puis ils emportèrent les meubles quand les liquidités à « offrir » à leurs dieux lui manquait. Elle signa même des reconnaissances de dettes pour accompagner leurs prières.

Ils étaient tous venu négocier, de plus en plus gras, de plus en plus riches, la compassion de leurs Dieux, tels des vautours autour d’un animal mourant.

Et quoi qu’on en dise, les prêtres de Ranald, le dieu des voleurs, n’avaient pas été les plus gourmands. C’était peut-être la délégation qu’elle avait trouvé la moins malhonnête. Ils étaient bien repartis en faisant un crochet par sa cave, emportant quelques bonnes bouteilles sans son accord, mais ils n’avaient pas prostitué leur dieu pour lui extorquer ses biens.

Ils avaient même été presque honnêtes en lui disant que ni leur dieu ni aucun autre ne pourrait soulager les souffrances de sa mère. Les divinités n’intervenaient que très rarement pour de telles questions. Ils prétendaient que ces faux espoirs avaient été mis dans la tête du peuple pour asseoir le pouvoir de l’église face à celui des nobles et des aristocrates.

Elle les avait mis dehors. La jeune fille ne pouvait accepter à ce moment l’insupportable vérité. Avec du recul, Valentine se dit qu’elle rendrait sûrement un jour visite à ce culte pour leur exprimer sa gratitude.

Ruinée, ne pouvant plus assurer un train de vie suffisant, ses « amis » s’étaient tous détournés. Et c’est finalement dans la plus grande misère que sa mère mourut.

Elle qui avait vécu son enfance dans l’opulence des jardins somptueux aux plantes rares et aux couleurs chatoyantes. Elle qui avait quitté le sein de sa nourrice pour manger les mets les plus fins servis dans des plats d’argent et d’ébène par une foule de serviteurs.

Valentine avait du vendre son dernier bien de valeur à un prêteur sur gage. C’était un petit fluteau en ivoire acheté à un marchand d’Arabie.

Avec cet argent, elle lui avait payé une sépulture dans un petit cimetière des alentours d’Altdorf. Depuis, elle n’y était plus retournée, écoeurée par ce monde.

La jeune fille avait pris le peu d’affaires qui lui restaient et elle avait quitté les grandes villes pour l’incertitude des chemins de campagne. Le pouvoir, l’argent et les dieux lui avaient tout pris. Il ne lui restait plus qu’un corps habité par un coeur a jamais blessé.

Pour ne pas sombrer plus loin dans sa chute, elle conservait l’apparence d’une jeune fille pleine de bonne humeur, quelques fois insouciante et capricieuse, avec un zest de manières citadines.

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Une réflexion au sujet de « Le toit du Vieux Monde : Chapitre 2 »

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